Haute Autorité de la Presse et de l'Audiovisuel
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le président de la HAPA M. Mohamed Abdallahi LEHBIB : Le désordre médiatique vient d’abord du déficit de professionnalisme

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Dans cet entretien accordé au MAGAZINE LE RÉNOVATEUR, le président de la HAPA dresse un état des lieux de l’écosystème médiatique en 2025-2026. Mise en œuvre de la loi sur le journaliste professionnel, pluralisme, régulation du numérique, soutien à la presse : il détaille les chantiers engagés et la feuille de route destinée à sortir le secteur de la précarité et de la confusion.

INTERVIEW

M. Mohamed Abdallahi LEHBIB, Président de la Haute Autorité de la Presse et de l’Audiovisuel – HAPA

 

 

 RÉNOVATEUR

LE MAGAZINE LE RÉNOVATEUR : Quel état des lieux dressez-vous de l’écosystème médiatique en 2025-2026 ?

M. Mohamed Abdallahi LEHBIB : Je vous remercie de m’offrir cette opportunité.

Dresser l’état des lieux de notre écosystème médiatique sur les années 2025-2026 est un exercice périlleux. Pour reprendre vos termes, je dirais qu’il demeure confronté à de multiples difficultés. L’année 2025 ne se distingue guère des précédentes.

Pour autant, des avancées sont perceptibles. Les institutions publiques en charge du secteur ont franchi certaines étapes ; une partie des journalistes a pris la mesure des réalités du métier, tandis que d’autres ont compris que le journalisme ne saurait demeurer éternellement « le refuge de ceux qui n’en ont pas ».

Il reste que certains s’affranchissent enfin de l’idée que cette banalisation soit une fatalité… Et qu’on passe à autre chose.

LE MAGAZINE LE RÉNOVATEUR : Quels sont, selon vous, les facteurs qui alimentent le désordre affectant le paysage médiatique ?

M. Mohamed Abdallahi LEHBIB : La question mériterait un développement que le format d’une interview ne saurait épuiser. En réalité, l’ensemble des facteurs que vous évoquez concourent à la situation préoccupante que nous connaissons.

S’il fallait néanmoins en isoler un, j’accorderais la primauté au facteur professionnel. Il est à l’origine de la plupart des autres dysfonctionnements, ou contribue à en aggraver les effets. Examinons, par exemple, la manière dont ce facteur professionnel accentue la précarité économique de la presse. Le relâchement des standards professionnels, ainsi que le deux poids, deux mesures avec lequel certains les appliquent, ont favorisé l’émergence d’un journalisme non professionnel qui a fini par occuper le devant de la scène.

Les partenaires des médias font preuve de lucidité. Constatant le discrédit que certains journalistes jetaient sur leur propre métier, ils ont, à leur tour, déconsidéré la profession. C’est ainsi que s’est installé le désordre que nous déplorons aujourd’hui.

Le « capital symbolique » de la presse, c’est sa crédibilité. Lorsqu’elle la perd, elle perd aussi une part de son capital matériel. L’équation est simple : la précarité économique de la presse privée est le corollaire direct de la faiblesse de son professionnalisme. Et par absence de crédibilité ici, on ne veut pas dire le pur mensonge ou le fait d'occulter la vérité… ces deux pratiques étant déjà des scandales qui nient l’existence même d’une presse ou de journalistes.

 

En effet, la catastrophe prend aussi les visages de l’exagération, de la minimisation, de l’occultation du contradictoire, du parti pris ostentatoire, de l’incapacité à distinguer l’information de l’opinion et de la sclérose dans un seul genre : la brève.

Au fond, le journalisme, dans son acception noble, s’est éclipsé. Dès lors, il devient vain de chercher à hiérarchiser les causes de sa déliquescence.

LE MAGAZINE LE RÉNOVATEUR : Quel est l’état des lieux des licences de médias en Mauritanie ?

M. Mohamed Abdallahi LEHBIB : Je peux être précis sur ce qui relève de la Haute Autorité.

Nous comptons 12 licences détenues par des entreprises audiovisuelles privées. Trois sont encore valides ; les autres sont juridiquement échues. Une décision de renouvellement a été prise après près de dix années d’interruption.

Pour la presse écrite, nous recensons 33 titres, journaux et magazines confondus.

La plateforme de veille de la HAPA répertorie environ 300 sites web. Celle du Fonds d’appui en dénombre près de 250.

Ces chiffres doivent toutefois être relativisés. Si l’on applique un critère institutionnel rigoureux, on n’aboutit pas à plus d’une trentaine d’entreprises véritablement structurées.

Nous n’observons pas de croissance continue. Quarante nouveaux sites ont été enregistrés en 2024. En 2025 et 2026, le flux s’est tari. Naturellement, cela n’inclut pas les pages Facebook que leurs administrateurs appellent « des plateformes ». Celles-ci n’obtiennent pas, en tant que telles, d'autorisations conformément à la loi mauritanienne.

Une révision s’impose. Nous avons recommandé, dans notre rapport, la modification du décret n°194-2021 afin de permettre à la HAPA d’exercer pleinement sa tutelle sur la presse électronique, conformément aux lois n°022/2022 et n°018/2024.

LE MAGAZINE LE RÉNOVATEUR : Quel rôle la volonté politique a-t-elle joué dans ces réformes ?

M. Mohamed Abdallahi LEHBIB : Ce sont les orientations, les instructions et les décisions de Son Excellence le Président de la République, M. Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani, qui ont permis de maintenir l’idée même d’une presse dans notre pays.

La création, en 2020, d’une Commission de réforme du secteur, puis la traduction de ses recommandations en lois et en mesures concrètes, ont doté le secteur d’un arsenal juridique inédit.

Trois lois structurantes ont été adoptées : la loi portant création de la HAPA, la loi sur l’audiovisuel — amendée à deux reprises — et la loi sur le journaliste professionnel.

Ces réformes ont notamment permis la délivrance de la carte de presse et le doublement des ressources du Fonds public de soutien. À notre arrivée à la tête de la HAPA, nous avions recensé les tâches découlant de ces réformes. Il y en a près de quarante. Nous estimons aujourd’hui que plus de 50 % sont mises en œuvre. Le chantier reste toutefois considérable.

LE MAGAZINE LE RÉNOVATEUR : Où en est la mise en œuvre de la loi sur le journaliste professionnel ?

M. Mohamed Abdallahi LEHBIB : La loi n°2024/012 du 15 février 2024 relative au journaliste professionnel est le fruit d’une large concertation. C’est un bon texte, qui offre le cadre d’une régulation fondée sur la carte professionnelle.

Le décret d’application a été publié à la mi-2025. Depuis, la HAPA a lancé la plateforme du registre professionnel. À ce jour, 968 dossiers ont été instruits, dont 117 définitivement validés, faisant de leurs titulaires des détenteurs de fait de la carte.

LE MAGAZINE LE RÉNOVATEUR : Comment garantir une application équitable de cette loi ?

M. Mohamed Abdallahi LEHBIB : La loi s’applique. Point.

Ceux qui nourrissent des réserves disposent des voies de recours : juridictionnelles, constitutionnelles ou législatives.

Au sein de la HAPA, notre boussole est claire : si l’objectif est de distinguer le professionnel du non-professionnel, une application rigoureuse permettra d’atteindre ce but.

LE MAGAZINE LE RÉNOVATEUR : L’application de la loi ne risque-t-elle pas de pénaliser la presse privée ?

M. Mohamed Abdallahi LEHBIB : Je vais vous relater un fait. Un confrère de la presse privée, par ailleurs fonctionnaire, est venu me voir pour savoir s’il pourrait obtenir la carte. Je lui ai demandé s’il possédait déjà une carte professionnelle de fonctionnaire. Il m’a répondu par l’affirmative. Je lui ai dit : « Une seule carte professionnelle suffit. »

Je ne crois donc pas que la loi nuira à la presse privée. À mon sens, le fait que certaines institutions aient recours à des contractuels exerçant d’autres métiers demeurera possible, mais elles n’ont pas le droit d’exiger que des fonctionnaires publics obtiennent la carte de presse professionnelle.

La revendication légitime des médias privés est que la carte serve à écarter de la profession ceux qui n’en relèvent pas. C’est précisément la finalité de la loi.

LE MAGAZINE LE RÉNOVATEUR : Comment distinguer journalistes et influenceurs ?

M. Mohamed Abdallahi LEHBIB : Ce sont deux catégories distinctes, que la loi et la déontologie permettent de différencier. La confusion actuelle est transitoire.

La formule est simple : que le journaliste exerce avec compétence et déontologie, et qu’il laisse à chacun son public.

La HAPA n’assimile pas les personnes exerçant le marketing digital, ni les blogueurs, aux journalistes. Elle n’intervient à leur égard qu’a posteriori lorsque leurs publications enfreignent la loi. C’est tout.

LE MAGAZINE LE RÉNOVATEUR : La HAPA garantit-elle l’équilibre et la liberté d’expression ?

M. Mohamed Abdallahi LEHBIB : La liberté d’expression est garantie au plus haut niveau et s’exerce massivement. Les critiques paraissent quotidiennement, y compris dans les médias publics.

La HAPA n’intervient que lorsqu’il y a infraction : propos injurieux ou diffamatoires, atteinte à la paix sociale ou à l’ordre public. En somme, lorsque l’exercice de la liberté outrepasse le cadre légal qui l’encadre.

LE MAGAZINE LE RÉNOVATEUR : Combien d’interventions avez-vous menées contre la désinformation en 2025 ?

M. Mohamed Abdallahi LEHBIB : Nous avons été confrontés à toutes les dérives imaginables : déformation, invention ou falsification des faits, atteintes aux personnes ou à l’unité nationale.

Grâce au renforcement de notre veille, nos interventions sont désormais quotidiennes. Nous en avons comptabilisé environ 60 en 2025. Certaines ont débouché sur des procédures, d’autres sur de simples rectifications.

LE MAGAZINE LE RÉNOVATEUR : Quelle est votre stratégie contre les fausses informations ?

M. Mohamed Abdallahi LEHBIB : Elle repose sur deux volets : le préventif, à travers la formation et l’encadrement des rédactions ; et le curatif, à travers les procédures et les mises au point.

LE MAGAZINE LE RÉNOVATEUR : Qu’en est-il du pluralisme dans les médias publics ?

M. Mohamed Abdallahi LEHBIB : Le rapport sur le pluralisme politique et culturel de 2025 révèle que l’opposition a bénéficié de moins de 5 % du temps d’antenne dans les médias publics. C’est un manquement grave aux dispositions de la loi.

Le rapport pour 2026, actuellement en préparation, fait état d’une amélioration, bien qu'insuffisante. Nous poursuivons un dialogue constant avec les rédactions publiques et privées afin de corriger tout écart dans l’application de la loi.

 

LE MAGAZINE LE RÉNOVATEUR : Allez-vous publier ces rapports régulièrement ?

M. Mohamed Abdallahi LEHBIB : Nous assurons une veille précise des temps de parole.

La publication du rapport est une obligation légale. Celui de 2025 a été publié globalement. Nous préparons actuellement celui de 2026.

À partir d’octobre 2026, nous respecterons la périodicité trimestrielle prévue par la loi.

LE MAGAZINE LE RÉNOVATEUR : Quelles sont les directives du Président Ghazouani concernant le secteur ?

M. Mohamed Abdallahi LEHBIB : Son Excellence ne nous « demande » pas. Il nous oriente, nous instruit et nous enjoint d’agir. Nous traduisons ses orientations en actes, sans délai ni exception.

Le Président a conscience que la réforme est un processus cumulatif. Notre cap est clair : dans deux ans, disposer d’un secteur médiatique structuré et régulé, où la « marge » non régulée, aujourd’hui majoritaire, verra son influence se réduire.

LE MAGAZINE LE RÉNOVATEUR : Et la régulation des réseaux sociaux ?

M. Mohamed Abdallahi LEHBIB : La loi nous fait obligation de proposer un cadre. C’est un phénomène récent, en mutation rapide. L’élaboration d’un texte dédié figure parmi nos priorités pour 2027.

Cela ne remet nullement en cause la liberté d’expression, garantie constitutionnelle et pilier de notre démocratie.

LE MAGAZINE LE RÉNOVATEUR : La HAPA dispose-t-elle des moyens nécessaires à l’exercice de sa mission ?

M. Mohamed Abdallahi LEHBIB : Pas encore, mais nous y travaillons.

Un nouvel organigramme est en préparation afin d’intégrer les nouvelles missions et l’élargissement du mandat. Nous espérons disposer de moyens à la hauteur de ces responsabilités.

LE MAGAZINE LE RÉNOVATEUR : Quelles sont vos priorités pour les deux prochaines années ?

M. Mohamed Abdallahi LEHBIB : Nous articulons la réforme autour de quatre axes.

Premièrement, achever le cadre juridique, notamment en modifiant le décret sur la presse électronique et en renouvelant les licences audiovisuelles.

Deuxièmement, professionnaliser le secteur à travers la généralisation de la carte de presse.

Troisièmement, opérer une séparation entre les secteurs public et privé.

Quatrièmement, réformer le Fonds de soutien à la presse par sa numérisation et un renforcement de la rigueur dans sa gestion.

Le montant distribué en 2025 avoisine 33 millions de MRU. Le détail figure dans le rapport annuel de la HAPA.

LE MAGAZINE LE RÉNOVATEUR : Le Fonds de soutien n’est-il pas un outil de mise sous tutelle ?

M. Mohamed Abdallahi LEHBIB : Les critères légaux et la composition de la commission, où siègent des représentants de la presse privée, constituent les meilleures garanties contre toute instrumentalisation.

La volonté de l’État n’est pas d’assujettir la presse, mais de lui permettre d’assumer son rôle : que la presse aide l’opinion publique à comprendre la vérité et aide les autorités publiques à comprendre les tendances de l’opinion publique.

À chacun d’apprécier si cet objectif est atteint, mais en consultant les listes des bénéficiaires du fonds et leur classement, la réponse à votre question est évidente. Pas de tutelle, loin de là.

LE MAGAZINE LE RÉNOVATEUR : La HAPA est-elle réellement indépendante ?

M. Mohamed Abdallahi LEHBIB : Elle est indépendante de par la loi. Et nulle garantie n’est supérieure à la loi.

Nos rapports sur le pluralisme, nos rapports annuels 2024 et 2025 et l’histoire de l’institution en témoignent : aucune ingérence n’a été enregistrée.

Je l’affirme sous ma responsabilité : si la HAPA venait à faillir, ce serait du fait de ses dirigeants, non d’une pression extérieure.

LE MAGAZINE LE RÉNOVATEUR : La HAPA a-t-elle besoin de réformes supplémentaires ?

M. Mohamed Abdallahi LEHBIB : Elle dispose de l’essentiel de ses prérogatives et bénéficie de moyens en amélioration constante. Nous en sollicitons davantage.

La législation est un processus vivant. Une fois le dispositif actuel pleinement déployé, il faudra encore l’amender, le compléter et l’interpréter.

LE MAGAZINE LE RÉNOVATEUR : Pourquoi le renouvellement des membres est-il prévu, mais pas les indemnités ?

M. Mohamed Abdallahi LEHBIB : Le législateur a tranché pour le renouvellement afin de préserver la légitimité de l’institution. Il a renvoyé la question des indemnités à un texte réglementaire à venir. Dès sa publication, celui-ci s’imposera à tous.

 

LE MAGAZINE LE RÉNOVATEUR : Quelles sont les prochaines orientations de la HAPA ?

M. Mohamed Abdallahi LEHBIB : Comme je l’ai affirmé suite à la remise du rapport à Son Excellence Monsieur le Président de la République Mohamed Oul Cheikh El Ghazwani, élargir les bases de données, traiter les demandes de carte, renforcer la régulation du numérique et des réseaux sociaux et améliorer les critères d’accès au Fonds.

Chaque instruction présidentielle est traduite en plan d’action. Le bilan détaillé est présenté dans notre rapport annuel.

 

Propos recueillis par la rédaction